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Les Fonds d'investissements en Novembre 2004 |
par Dominique Nora, Nouvel Obs du 11/11/2004
| Introduction | Identifier la cible | Négocier à la baisse | Jouer sur la dette | Motiver les managers | Serrer les boulons |
Ils possèdent des marques aussi connues que Picard, Panzani ou Legrand. Ils lorgnent sur les pépites industrielles de notre économie... Qui sont ces mystérieux fonds d'investissement, actionnaires de plus de 3 000 sociétés hexagonales ? Enquête sur les méthodes de ces capitalistes controversés
Discrets financiers cherchent jolies
boîtes esseulées
Dans quelques semaines, après sept
mois de négociations exclusives, Cinven devrait annoncer le rachat du deuxième
câblo-opérateur français, issu de la fusion entre Numéricable (Canal+) et
France Télécom Câble (1,6 million d'abonnés, quelque 1 300 salariés).
Inconnu du grand public, Cinven est pourtant l'un des principaux fonds européens
de capital-investissement, disposant d'un pouvoir d'achat de plus de 13
milliards d'euros ! Discret en France, ce fonds a déjà à son actif un beau
palmarès (voir encadré).
« Dès qu'il y a une entreprise non cotée à vendre, on ne voit plus que les
fonds de capital-investissement ! », constate un banquier d'affaires. Près de
3 600 entreprises françaises ont un actionnaire de ce type (voir encadré).
Qu'ils soient européens (Permira, BC Partners), américains (KKR, Carlyle, TPG)
ou français (PAI, Wendel, Eurazeo, LBO France), ce sont eux qui sont pressentis
pour reprendre Rexel (filiale de matériel électrique de PPR), la Saur (filiale
environnement de Bouygues), TDF (France Télécom) ou Amadeus (système de réservation
d'Air France, Iberia et Lufthansa). Eux encore, qui contrôlent les satellites
Eutelsat, l'électricien Legrand, les surgelés Picard, les yaourts Yoplait, les
pâtes Panzani, les boutiques Photo Service, le prêt-à-porter Oxbow... Des
groupes soumis, du jour au lendemain, aux lois d'airain de la finance. Car ces
investisseurs obtiennent des retours sur fonds propres supérieurs à 20%. Voici
leurs six secrets.
Identifier la cible
Le premier talent du capital-investisseur, c'est le choix judicieux de ses
actifs. Les bonnes cibles sont capables de se développer rapidement et,
surtout, de cracher davantage de cash. Il s'agit de « belles endormies » :
entreprises en bas de cycle (hier l'immobilier comme Nexcity, aujourd'hui la
chimie), ou filiales léthargiques de multinationales.
Cinven s'est spécialisé dans le gros gibier. « Nous ne ciblons pas les
petites entreprises, explique Hugh Langmuir, responsable du bureau parisien de
Cinven. Nous réalisons exclusivement des acquisitions à plus de 300 millions
d'euros. » Le fonds dispose de la matière grise adéquate. Ses 22 associés
européens ont des CV qu'on dirait clonés : MBA ou équivalent, carrière dans
le conseil ou la banque d'affaires... « Cette activité est tellement rémunératrice
qu'elle attire les meilleurs », remarque un banquier d'affaires, un rien
jaloux.
Négocier à la baisse
Les fonds sous-paient-ils leurs acquisitions ? « C'était vrai il y a quelques
années, plus aujourd'hui, dit un professionnel. La même fiancée est souvent
courtisée par 5 riches prétendants ! » Qu'elle s'effectue aux enchères ou
par « concours de beauté », la vente se termine par une négociation
exclusive, toujours complexe.
« Sur chaque
transaction, on assemble une équipe dédiée pouvant aller jusqu'à 30
personnes, raconte Nicolas Paulmier, de Cinven. 5 à 6 professionnels de chez
nous, plus des auditeurs, des banquiers prêteurs, des avocats d'affaires et des
consultants... » Pour ne pas enchérir entre eux, il arrive que les fonds se
partagent le gâteau : Cinven s'est allié à Apax et carlyle
pour acquérir la division presse de Vivendi. Et Apax à Cinven pour les Pages
jaunes du hollandais VNU.Reste que les prix finaux sont souvent dans le bas de
la fourchette. Pour le câble de Vivendi et France Télécom, il était question
de 700 millions d'euros au printemps dernier quand cinq fonds étaient encore en
lice, de 600 millions mi-juillet alors que subsistaient trois candidats... La
vente à Cinven, allié au câblo-opérateur luxembourgeois Altice, devrait
finalement se faire autour de 500 millions. Et encore, le prix annoncé n'est-il
pas toujours payé. « Pour l'achat de la presse de VU, les protocoles de
cession étaient bourrés de clauses de retour à meilleure fortune et autres
subtilités, qui ont permis aux fonds de payer moins », explique un initié.
La procédure de vente, il est vrai, manque souvent de transparence. « Les
fonds cherchent à établir des relations privilégiées avec les vendeurs et le
management, avance un banquier d'affaires. On est parfois à la limite de la
corruption... » L'avis du patron opérationnel, en effet, peut être décisif
sur le choix de l'acheteur. De quoi rendre ce manager schizophrène : « On gère
une société en vente, tout en faisant les présentations de ses résultats aux
acquéreurs potentiels... dont certains sont nos futurs employeurs. Pas simple !
»
Mais s'ils paient avec un lance-pierre, pourquoi diable les fonds emportent-ils
le morceau face aux industriels du secteur ? Parce qu'ils règlent cash, ce qui
arrange souvent les vendeurs. Mais surtout parce que de la même orange les
fonds comptent tirer davantage de jus ! Les groupes cotés n'ont pas les mains
libres pour pratiquer le capitalisme financier avec la même brutalité.
Socialement, ils hésitent à serrer autant les boulons. Politiquement, ils ne
peuvent revendre des morceaux au premier venu. Et puis, « les grands groupes
n'ont pas la culture du levier financier qui permet la culbute », ajoute un
banquier d'affaires.
Jouer sur
la dette
« Levier financier », le mot est lâché. Car les profits fabuleux réalisés
par les fonds reposent en grande partie sur cette technique d'achat avec
endettement, appelée LBO (leveraged buy out). Typiquement, la cible est payée
pour un tiers seulement avec du capital, pour les deux tiers avec des emprunts.
Ces mêmes banques commerciales, qui rechignent parfois à prêter aux
entreprises, ouvrent les vannes pour les fonds d'investissement, jugés fiables.
La dette, qui pèse sur la société, est ensuite remboursée grâce à l'amélioration
de sa croissance et de son cash-flow. « Par le biais d'une tambouille financière
complexe, la dette est constamment refinancée », explique un initié. Une
alchimie qui permet à l'actionnaire de récupérer une partie de ses fonds
propres avant même la revente. Et, à la sortie, de retirer 2 ou 3 euros pour
chaque euro cash investi.
Motiver les managers
Le succès d'un LBO dépend essentiellement de l'efficacité de son manager.
« L'équipe dirigeante est systématiquement associée au rachat », précise
Hugh Langmuir. Soit le PDG précédent est maintenu : Olivier Legrain de
Materis, l'ex-division peintures industrielles de Lafarge, en est à son deuxième
LBO successif. Soit le nouvel actionnaire choisit un cadre qui a la fibre
entrepreneuriale : à la Générale de Santé, c'est le numéro deux, Daniel
Bour, que Cinven a mis aux commandes. Soit le nouveau boss est recruté à l'extérieur
: c'est le cas de Philippe Santini, un ancien de chez Havas, installé par les
fonds à la tête de la presse professionnelle de Vivendi.
Selon les cas, les 10 à 40 principaux dirigeants possèdent, collectivement, 1%
à 10% du capital. Chacun d'entre eux mise six mois à un an de salaire en
actions, le plus souvent en s'endettant. Si bien que l'intérêt personnel du
manager est parfaitement aligné sur celui de l'actionnaire... Avec les mêmes
promesses de fortune. « Du jour au lendemain, le patron intériorise la logique
de gestion à court terme», dit un cadre. Ce qui conduit parfois au clash avec
les salariés. D'autant que la boîte est impitoyablement mise sous tension. Réduction
de coûts, restructuration, nouvelle stratégie... Cinven, aidé de consultants,
définit un plan de route avec l'équipe managériale, et veille ensuite, avec
une rigueur toute anglo-saxonne, à ce qu'il soit exécuté. Par gros temps, les
fonds peuvent devenir intraitables. Si bien qu'une poignée de managers français
ont monté un club informel pour se serrer les coudes face à ce type
d'actionnaire !
« La règle du jeu est claire, raconte Daniel Bour de la Générale de Santé.
Si on est dans les clous, on a la paix. Si les résultats ne sont pas au
rendez-vous, ou que le courant ne passe pas, cela devient très compliqué ! »
Dans certains cas c'est la porte. Justement, les têtes de managers historiques
sont tombées dans l'ex-groupe de presse de Vivendi : Dominique Claudius-Petit («
France agricole ») en octobre 2003 ; Philippe Clerget et Jean-Léon Vandoorne («
l'Usine nouvelle », « LSA »...) en juillet.
Serrer les boulons
Les fonds sont-ils de bons actionnaires ? Débat passionnel ! Leurs détracteurs
les comparent, au mieux, à des marchands de biens, qui se contentent de passer
un coup de peinture avant de revendre l'appartement. Au pis, à des vautours détruisant
des emplois, au détriment de l'avenir de l'entreprise. «Pour ces financiers
purs, virer quelqu'un sans le remplacer, c'est un investissement. Le remplacer,
c'est brûler du cash ! », s'indigne un ancien manager.
Leurs défenseurs, au contraire, vantent le processus de création de valeur,
qui passe forcément par le redressement et le développement du business. «
Oui, nous optimisons la gestion, dit Nicolas Paulmier, dans la perspective de développement
et de croissance à long terme de l'entreprise. » Même son de cloche chez ce
patron des télécoms sous LBO : « Pour bien sortir, les fonds sont obligés de
vendre une histoire de croissance aux futurs acheteurs. Dans leur propre intérêt,
ils nous laissent investir.»
Certitude : ces actionnaires fugaces ne prennent que des décisions payantes à
court terme. « Les industriels peuvent raisonner à quinze ans, l'horizon des
fonds est généralement à cinq ans au maximum, dit Olivier Legrain, de
Materis. Lafarge n'aurait probablement pas acheté Blue Circle s'il était possédé
par un fonds.» Si bien que leur bilan est contrasté. Dans le portefeuille français
de Cinven, il y a de belles histoires comme celle de la Générale de Santé,
que Daniel Bour a su remettre sur pied grâce à des investissements
significatifs : 270 millions sur 1998-2001. Mais il y a aussi des saucissonnages
moins glorieux.
« L'offre de Cinven est la plus cohérente, car elle permet de maintenir l'intégrité
du pôle presse professionnelle de Vivendi Universal », expliquait le vendeur
en août 2001. Depuis, Cinven a vendu « le Moniteur » (presse BTP) au fonds
Sagard (famille Desmarais), le « Vidal » au britannique United Business Media.
L'organisateur de salons Exposium et le groupe Usine nouvelle, qui a les
consultants d'AT Kearney dans ses murs, sont en pleine restructuration
d'avant-vente...
Sortir rapidement
Cinven et ses congénères sont tenus par la durée de vie limitée des fonds
levés auprès des assureurs, fonds de pension et banquiers. Ces institutionnels
leur confient une petite partie de leurs capitaux, sur laquelle ils exigent des
rendements supérieurs à la Bourse. A l'échéance (souvent dix ans), les fonds
doivent impérativement avoir liquidé leurs actifs. Si bien qu'ils sont obsédés
par la sortie, ce qui peut provoquer des tensions avec le management. Ainsi le
patron de la Générale de Santé a dû batailler pour que son groupe ne soit
pas vendu à son concurrent suédois Capio.
« Les fonds sont avant tout pragmatiques, résume un manager. Dès qu'ils
peuvent mettre l'affaire en Bourse, ou vendre tout ou partie à bon prix, ils
foncent. » Il arrive, de plus en plus souvent, que les fonds se revendent les
sociétés entre eux... « De nouveaux fonds sont prêts à surpayer pour
utiliser leur cash. C'est peut-être le début d'une bulle spéculative », juge
un banquier d'affaires. Surtout si les taux d'intérêt remontent, étranglant
les LBO avec leurs dettes. Gare à ceux qui resteront les doigts dans la porte !
DOMINIQUE NORA